F.S.A, l'inconscient de Roy Strykers


Des paysages somptueusement vides avec un énorme soleil noir qui irradie insolemment l’Amérique en train de souffrir; Roy Stryker, le directeur du projet de la Farm Security Administration – vaste campagne photographique pour documenter les conditions de vie des paysans pendant la grande dépression - poinçonnait les négatifs des photographies qu’il ne jugeait pas digne d’être exploitées. Quand je découvris ce corpus d'images qu'il avait «tuées», je fus troublé par l’emplacement des poinçons dans un nombre signifiant d'entre elles. Pour moi, trop de cœurs, de gorges et de régions basses furent «touchées» pour être du simple hasard. Et étrangement, je ne trouvais aucune trace de ce fait nulle part. Il devint important pour moi que l'on juge sur pièce et que l'on regarde bien en face ces images; ces trous et ce qu’ils racontent sont à la fois extrêmement simples et follement complexes. On peut y mettre beaucoup de choses - comme une nécessité à combler leur béance sémantique, à justifier leur sauvagerie indicielle. Est-ce juste la trace d’un geste anodin, ni plus ni moins conscient que la majorité des gestes que nous faisons à chaque instant ou n'est-ce pas un énorme lapsus visuel? Comment objectivement décider si Stryker avait consciemment tué symboliquement les pauvres gens représentés ou était-ce ma propre projection, mon ombre qui apparaissaient là comme un nez manquant au milieu du visage? Ou est-ce encore une preuve troublante que, même avec la meilleure intention, les relations de la photographie et du pouvoir sont profondément interdépendantes, voire incestueuses? La fascination viendrait alors de l’impossibilité de conclure.